L’ALSACE EN PARCOURANT

LES DESSINS et PEINTURES

de    

 

  Jacques Quoidbach

Avant propos

Après le premier fascicule sur la découverte par les dessins et peintures de la Provence, du Lot et de l’Aude, je vous propose de vous emmener dans une région plus nordique de la France, mais pleine de charme également : l’Alsace et, plus particulièrement au sud, la route du vin.

Pour les jeunes, je dois préciser que, dans les années septante, les autoroutes étaient pour la plupart inexistantes.  Il est certain que l’on mettait plus de temps pour arriver à destination, mais nous voyions au moins du pays.  Pour l’Alsace, je quittais Tilff tôt le matin via Bastogne, Arlon, Luxembourg et je profitais d’être au Grand-Duché pour faire le plein de mazout à deux francs belges le litre. Ensuite, poursuivre vers Thionville et Metz qui étaient encombrés par les Solex, petits vélomoteurs, qui amenaient les ouvriers vers les usines sidérurgiques, qui en ce temps, travaillaient à plein rendement.  Enfin, après avoir traversé ces villes aux paysages dantesques et malodorants, je me dirigeais vers Nancy, avec un premier arrêt sur la place Stanislas entourée de fers forgés célèbres. Un siège à une terrasse de bistrot me tendait les bras pour déguster mon premier verre de vin blanc sur le sol français ! Il était dix heures.

De Nancy, je me dirigeais vers Colmar en passant par le col du Bonhomme.  Là, j’étais déjà en Alsace car la route étroite serpentait dans la forêt.  Plus tard, cette route a été élargie à trois et quatre bandes, avec avaloir, de chaque côté des talus entretenus comme sur nos autoroutes.  L’Alsace pittoresque avait reculé…

Un peu avant le sommet du col, je prenais à droite vers le lac Blanc et le lac Noir et je descendais sur Orbey, ma destination.

Une carte de la région vaut mieux qu’un long discours !

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C’est dans un hôtel d’Orbey que je vais établir mes pénates pour deux semaines, le temps est beau, la cuisine est bonne et le vin…n’en parlons pas !  Que vouloir de plus pour être heureux ?

Mon premier séjour en Alsace fut surtout pour mieux connaître le pays, son architecture, sa saveur, ses habitants, avant de pouvoir le peindre.  Quand on dessine sur place, la main doit se mettre à ce que l’œil a assimilé. Par exemple, quand je me trouve dans le midi de la France, j’ai tendance, au début, à mettre trop d’inclinaison aux toitures, habitué à celles de nos Ardennes.  Pour l’Alsace, avec ses toits pointus, ses colombages et ses fleurs, cela change encore toute l’approche et l’atmosphère du sujet.

A l’hôtel où je séjournais, deux jeunes filles d’Orbey y travaillaient comme beaucoup d’étudiants pendant les vacances. Elles faisaient la mise en place des tables, le service, débarrassaient et apprêtaient les tables pour le repas suivant. Pendant l’année scolaire, ces jeunes filles, pour payer la pension et les cours de secrétariat en comptabilité, travaillaient à mi-temps dans une école tenue par des religieuses à Marseille. Elles étaient le matin comme bonnes à tout faire, les lits, le nettoyage…etc., et l’après midi, elles suivaient les cours avec les autres élèves ; le soir, elles recopiaient les cours du matin et étudiaient la matière. Et bien chapeau !

J’ai fait leur connaissance et, chaque jour après le service du matin, vers dix heures, nous partions en voiture à la découverte non pas des poncifs touristiques, mais bien des endroits typiques de la région. Elles m’ont donné l’occasion d’entrer dans des anciennes maisons en colombages qui étaient celles de tantes ou d’oncles de leurs familles. Une terrasse avant de rentrer pour prendre un Pinot blanc comme apéro et le retour à l’hôtel où parfois les pensionnaires nous attendaient un peu…

Plus tard, quand je revenais dans la région, l’une d’elle étant employée comme secrétaire de direction de la maison viticole Kuehn à Ammerschwhir, je me rendais à son bureau.  Quelques coups de fil aux hôtels pour me trouver une chambre, une bonne bouteille et deux verres et une date en soirée pour un souper aux chandelles. Voilà comment commençaient mes séjours.

Ma voiture était remplie, le coffre et une galerie sur le toit pour mes bagages, mais, surtout, pour mes toiles, les couleurs, les solvants, le chevalet et un gros sachet de loques pour nettoyer les couteaux de peintre, si pas le peintre lui-même !

L’Alsace étant assez proche de chez nous, j’y ai passé quatre fois des séjours de deux semaines mais aussi des week-end de trois ou quatre jours.  Parti tôt le matin, arrivé à Wintzenheim à côté de Colmar vers onze heures, juste à temps pour prendre l’apéro entre amis.

Le Lac Blanc entouré de ses collines boisées était pour moi une priorité vu que c’était ma première visite sur le chemin de l’aller.  Le jour où je m’y suis rendu, un brouillard épais recouvrait le site avec par alternance des éclaircies fugitives. Ce temps me plut et je m’installais pour peindre, je fis mon esquisse pendant que les écharpes de brumes me permettaient de voir le paysage. Voici le résultat…

Brume sur le lac Blanc (Huile 60/50)

Pour la petite histoire, pendant que je peignais, le brouillard dense était revenu, un car de jeunes Parisiens débarque sur l’esplanade, ma voiture avec ses plaques belge et moi, avec une peinture où l’on voyait quelque chose, vous devinez bien les quolibets dont je fus la victime !

Un village qui m’a beaucoup plus, c’est Eguisheim. Le pape Léon IX y est né.  J’y ai effectué quelques croquis que je vous livre.

Eglise St.Léon IX – Eguisheim

Anciennes maisons d’Eghisheim

Le dernier dimanche du mois d'août, c'est la fête des vignerons. C'est le moment où ils vident les tonneaux pour la mise en bouteilles de la cuvée de l'année précédente. Chaque viticulteur fait déguster son vin et vous propose bien sûr l'achat. A Eguisheim, il y a trois places et à l'occasion de cette fête, des orchestres s'y installent, chacun avec son style de musique. Sur la grand-place, c'est un orchestre oberbayern. Des grandes tables et des bancs sont placés et le public chante et se balance au rythme de la musique. Chacun chante dans sa langue car les airs sont connus de tous. J'ai eu l'occasion de participer à de telles manifestations en Bavière et à Waimes (Belgique). Ici pas de bière mais le vin d'Alsace. Pour qui aime la convivialité, c'est une journée exceptionnelle.
Kaysersberg est un très beau village, je le préfère à Riquewihr parce que moins touristique. A Riquewihr la rue qui traverse le village est souvent noire de monde, il faut se frayer un chemin entre ceux qui montent et ceux qui descendent. Pas question d'y installer un chevalet, juste une petite aquarelle le long des remparts extérieurs.

Maison des remparts – Riquewihr


Les vastes paysages formés par les Ballons d’Alsace sont aussi un régal pour les yeux. J’ai peint une vallée que j'ai dénommée « Val de Riquewihr » ; le village que nous apercevons au fond, c’est lui.

Val de Riquewihr (toile 50/70)

Un autre vaste paysage qui m’a tenté, c’est la vallée de Fréland. On y accède par une route qui prend à droite, à Hachimette, sur la route qui relie le col du Bonhomme à Colmar

Vallée de Fréland – (Toile 50/70)

Ces endroits, je les dois à mes Alsaciennes qui, le matin, me faisaient découvrir des points de vue et, l’après midi, si le coin m’avait conquis, j’y retournais avec armes et bagages… J’ai consacré deux croquis du village d’Ammerschwir, la rue principale avec, au fond, son dolder ou porte avec une tour de guet, porte que l’on fermait le soir pour se protéger des malandrins. J’ai fait un autre croquis à l’extérieur de la porte. Nous pouvons apercevoir la tour chapeautée par un nid de cigogne.

                   

Rue d’Ammerschwihr avec son Dolder

Un village que j’aime également beaucoup, c’est Turckheim. Ce village je l’ai dessiné et peint sous bien des angles et avec beaucoup de plaisir. A cette époque, je pouvais entrer dans le village, garer ma voiture deux roues sur le trottoir et sortir mon matériel sans que cela ne gêne quiconque. Au contraire, je faisais l’attraction des touristes qui me photographiaient et me filmaient pendant que je peignais. Quinze ans plus tard, c’était fini, vu le nombre croissant de touristes, les municipalités avaient instauré des parkings extérieurs aux villages et seuls les riverains et fournisseurs pouvaient y entrer. Je trouve que le piétonnier est une bonne chose, mais dans mon cas, mon handicap (polio), le trajet et le matériel à transporter ne me permettaient plus l’accès au centre de ces petits villages. Il y a aussi le fait que la restauration de certains sites n’était pas encore commencée, elle était nécessaire pour conserver les bâtiments mais, pour le peintre, la patine du temps avait disparu et le charme était rompu. Nos enfants, eux, ne s’apercevront de rien ! Je vais vous montrer ici quelques croquis et peintures qui s’y rapportent…

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 Rue des Vignerons avec, au fond, la porte de Munster (croquis et toile 50/60)

Maison du Sonneur – Turckheim

Maison accolée à la porte de Munster, où habitait le sonneur qui parcourait le soir les rue du village avec une cloche pour prévenir les habitants de la fermeture des portes. Et voici une peinture à droite de la porte de Munster, avec une vieille maison avec un balcon en bois tressé.

Porte de Munster Turckheim (huile 50/60)

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Au cours d’un autre séjour, à Hachimette, près de Kaysersberg, j’ai effectué un croquis puis une peinture de la Maison des Vignerons de Kaysersberg.

        

Maison des Vignerons (Croquis et huile 40/50)

J’ai également peint le pont fortifié et l’hôtellerie, endroit où se font des conférences, des expositions et des réceptions.

Toile 50/60

Une journée où le temps était brumeux, je me suis rendu sur la route des crêtes pour peindre un vaste paysage des Vosges dans la brume. Pour la petite histoire, après des heures immobile devant ma toile, quand je suis redescendu, je me suis arrêté à la première pharmacie rencontrée pour acheter des pastilles pour la gorge et, heureusement, le lendemain c’était passé !  Voici cette toile de 50/60 cm.

Brume sur les Vosges (Huile 50/60)

Kaysersberg est le village natal du docteur Schweitzer, on y voit encore sa maison. Il y a beaucoup d’anciennes demeures, telle la maison Loewert du XVI éme siècle avec son oriel en colombage et la représentation de la vierge peinte sur son mur.

 
Maison Loewert
 
Rue du Couvent

En me promenant à Kaysersberg, j’ai vu qu’il y avait une exposition de peinture.  Je suis entré et, au premier coup d’œil, j’ai remarqué une similitude avec ma peinture dans le choix et le traitement des sujets.  Assis devant une table, un jeune gars à l’allure sympa et, sur cette table, le même appareil photo que j’avais au cou, un Canon FTB1. C’était le peintre Joseph Hassler de Wintzenheim. 

Nous avons parlé peinture, Alsace, photos et nous nous sommes promis de nous revoir.  Echange d’adresses et invitations de part et d’autre pour une soirée. C’est ainsi que le projet d’exposer en Alsace s’est formé pour l’année suivante, à condition d’être accepté par le comité de la galerie.

Depuis cette rencontre avec Joseph, sa femme Solange et leurs trois enfants, Karine, Esther et Rachel, je suis allé plus souvent en Alsace pour un simple week-end, une chambre d’amis était toujours prête à m’accueillir. L’inverse l’était également : ils sont venus à Tilff et à Hierlot (Lierneux). Nous avons même organisé un week-end à Amsterdam pour voir le musée Van Gogh. Ils ont quitté l’Alsace tôt le matin; arrivés à Hierlot, changement de voiture, j’ai fait le trajet Hierlot-Amsterdam et l’inverse au retour

Le plaisir était surtout de partager une amitié mais aussi une même passion qui nous valait parfois bien des discussions jusque tard dans la nuit.  Le soir, dans son atelier, c’était le moment de terminer ou retravailler des sujets traités la journée.

De mon côté, j’ai cherché un endroit à Liège pour que Joseph puisse également exposer en Belgique et c’est en mai 1976 que Joseph avec sa famille est venu chez nous, à Tilff pour préparer son exposition qui se tint au Palais des Congrès de Liège du 1er au 15 mai.

Pour le vernissage, sa fille aînée Karine avait revêtu le costume traditionnel alsacien.

 

Karine

Pour la semaine, J’avais engagé une dame pour garder l’exposition de 14 h à 17 h et, ensuite, je prenais la relève jusque 19 h.

Adresse du site de Joseph : http://www.palinges.com/joseph-hassler.html

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Au mois d’août, ce fut mon tour de m’embarquer pour exposer en Alsace, à la Galerie de l’ancien Musée de Kaysersberg.  Nous sommes partis à deux voitures; mon frère m’accompagnait car, en plus des toiles pour l’exposition, je prenais tout mon matériel pour peindre.  J’avais pris arrangement avec la sœur de Joseph, Francine pour que sa fille Sylvie garde mon exposition de manière à pouvoir profiter de mon séjour pour continuer à peindre.  Je logeais cher Joseph et mon frère à l’hôtel afin de garder sa liberté d’action.

La galerie ouvrait de 14 h à 19 h, ce qui me laissait la matinée libre.  Je prenais le dîner chez Joseph et magnifique coutume, le café et le pousse café après le repas se prenait une fois chez Joseph, le lendemain chez sa sœur Francine qui habitait juste à côté et vice versa.  A 14 h, j’étais à la galerie avec Sylvie pour l’ouverture, puis je partais rayonner dans les environs pour peindre.  Vers 17 h 30, j’étais de retour pour faire la fermeture avec une petite éclipse avec mon frère pour prendre l’apéro à la terrasse d’un hôtel avec une bouteille de Pinot blanc et des bretzels.  J’ai passé là quinze des plus beaux jours de ma vie.  Je remercie encore aujourd’hui cette famille avec qui je suis toujours en contact. Sylvie est mariée et a quatre enfants.  Ils sont déjà venus deux fois passer des vacances en gîte à Amcômont.

Revenons au début: un vernissage réussi, la presse locale présente, avec articles qui faisaient la une des journaux.

Egalement, pendant mon séjour, alors que je peignais une écluse sur la Weiss, je fus saisi en plein travail.

Ecluse sur la Weiss (Toile 50/60)  

     

Au travail

Wintzenheim où je résidais, était à cette époque complètement séparé de Colmar par des vignobles et des terrains vagues.  Actuellement, il ne fait plus qu’un avec Colmar et est devenu la cité dortoir de celle-ci.  Quand j’ai exposé à Kaysersberg, nous prenions des raccourcis par des petites routes au milieu des vignobles et passions par le village de Katzenthal dont voici un croquis

 
   Katzenthal          
 
Photo de la galerie de l’ancien musée.

La galerie est située face au pont fortifié sur la Weiss, j’en ai fait un croquis ainsi que bien d’autres dans les environs de la galerie afin d’être sur place pour mes allées et venues. Je vous les propose.

 
 Pont fortifié sur la Weiss   
 
Ruelle à côté de la galerie

Rue des Chars   

 Château de Kaysersberg  

 
Ruelle
 
Château de Kaysersberg (huile 30/40)

Un dimanche, quand je suis arrivé à la galerie, j’ai eu la surprise de voir que France 3 radio était installée sur la placette devant la galerie pour une émission qu’ils programment dans les différents villages, une animation touristique et musicale.  J’en ai profité bien sûr pour réaliser une interview « coup de pub ».  Quand je suis rentré chez Joseph, il m’a bien taquiné sur le fait qu’il ne pouvait plus ouvrir un journal ni allumer la radio sans entendre parler de moi !

Nous avons profité d’être ensemble pour aller avec les deux familles Hassler frère et sœur et les jeunes pique-niquer au Honeck.  Un soir, un souper mémorable à Eguisheim.

Je dois aussi vous parler de la maman Hassler qui habitait chez Francine.  Elle m’a fait découvrir la cuisine alsacienne, la vraie choucroute Royale avec la palette qui est un morceau de porc fumé à cru avec un tas d’épices qui le recouvrent.  La recette du Kouglof, un gâteau à pâte levée deux fois et placé dans un moule en terre avec un évidement au centre.  Et puis par-dessus tout cela, sa gentillesse, sa générosité, son grand cœur… Je ne l’ai jamais oubliée.

Un soir, je me suis mis au chevalet pour faire le portrait de Rachel au pastel.

Rachel Hassler (pastel)

De retour en Belgique, c’est la préparation de l’exposition suivante qui se tiendra au Palais des Congrès de Liège.  Scop-Liège m’a accordé une interview que voici :

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En Alsace, j’y suis encore retourné plusieurs fois, mais les choses avaient changé.  Marié, un enfant, puis deux, la voiture se remplissait d’une poussette, de vêtements, de jeux et plus guère de place pour la peinture et plus assez de temps libre. Je n’ai pas de regret, car je vis une autre vie, une vraie vie.

La dernière fois que nous y sommes allés, ce fut dans un chalet perdu en pleine nature au sud de Munster, à Mittlach-Haut. Ce chalet appartenait aux parents de Jean-Marie, époux de Sylvie la préposée de mon expo en 1976. Nous en avons profité pour être à nouveau avec toute la famille qui avait bien grandi !  La maman était décédée, Francine avait toujours avec elle son plus jeune fils qui travaillait comme électricien. Joseph habitait maintenant à Andlau devenu par promotion directeur administratif d’une maison de repos.  Nous lui avons rendu visite en remontant vers la Belgique. Après il fut nommé en Bourgogne et actuellement retraité, il a choisi cette région pour y demeurer.

Ensemble, nous avons fait des balades dans la région, dîner dans une ferme Vosgienne où, pour survivre, beaucoup de fermes fabriquent du Munster avec le lait de leurs vaches et offrent le midi une table d’hôte avec au menu les produits du terroir.  C’est très bon et sympa.  Ce genre de restauration n’existait pas au temps de mes pérégrinations touristico-artistiques…. Pour rester dans la peinture, j’ai juste fait une aquarelle de la vallée de Muster et du chalet où nous étions.

Vallée de Munster (Aquarelle)

Chalet de Mittlach Haut (Aquarelle)

Je vous présente un aperçu de mes différentes expositions personnelles qui vont de 1973 à 1994.

 

                                                                             Ecrit à Amcômont en Février 2007.

                                                                                         Jacques Quoidbach.