II - A LA DECOUVERTE DU QUERCY.
Deux mois plus tard, j'ai pris un congé sans solde de deux semaines et je suis descendu avec toiles et couleurs vers le Lot. Ce que j'en avais aperçu deux mois plus tôt, était un pays pauvre, vallonné et couvert de petits chênes Liège tout rabougris. De beaux villages aux maisons couvertes de tuiles plates brun rouge, faites avec l'argile du coin. Les maisons toujours pourvues du grand âtre où un chaudron rempli d'eau est accroché à la crémaillère. Parti de Tilff à 5h00 du matin, j'étais à 18h00 dans un grand magasin de Cahors pour acheter les premiers produits de bouche avant de me rendre dans la maison. Normalement, il était prévu que je prenne mes repas du soir à Concots où se trouvait le seul restaurant du coin. Quand j'ai voulu m'y rendre, j'ai constaté qu'il était fermé à partir du premier septembre, fin de la période de vacances. Là, je fus pris de court, il ne me restait plus qu'à cuisiner moi-même, défi que j'ai vite relevé...Mais les Fontaine avaient une famille nombreuse : Cinq enfants et de plus, ils s'y retrouvaient avec des amis qui eux aussi, avaient des enfants, autrement dit, la plus petite poêle avait 40 à 50cm de diamètre et il en allait de même pour les marmites.... La table de cuisine était de celles que l'on rencontrait dans le temps. Une immense table où les ouvriers saisonniers mangeaient la soupe avec les patrons après le travail du jour. Je voulais du rustique, là j'étais servi. Si je vous montrais une carte de la région, ce serait plus simple :
L'entrée du village également, je voulais en emporter un souvenir et un matin je suis allé la peindre.
Le repas du soir, je le prenais dans le salon avec une flambée qui mettait un parfum et du rêve dans les flammes dansantes. Chaque soir, je tenais mon journal de la journée et au fur et à mesure que le temps passait, je m'aperçus que je me racontais de plus en plus. Phénomène normal pour quelqu'un qui se trouve seul, ai-je appris plus tard ! Ce salon, j'en ai fait un pastel que j'ai laissé là-bas, et puis un soir, après le souper (terme Belge), j'ai installé mon chevalet et j'ai peint jusque trois heures du matin. Je vous livre ce tableau de 70/60cm.
Pour que vous puissiez mieux me comprendre, il faut que je vous livre mon secret. J'ai contracté la poliomyélite à l'âge de huit ans et au moment où je revis ces épisodes de ma vie, je marche avec deux cannes et pas très longtemps. Tout ceci pour vous dire, que seul dans une maison isolée, je devais prendre des précautions. Car en cas de chute, qui aurais-je appelé (pour les jeunes, je précise que le GSM n'était pas encore inventé !). J'avais donc demandé à un couple de retraités du village, de passer le matin et le soir, voir si tout allait bien. Ce couple, ce fut les Lonjou, gens charmants, bien du cru ! Les enfants partis à la ville, sauf un fils menuisier à Esclauzels, ils vivotaient d'une petit rente d'indépendant, de deux vaches qui leur donnaient deux veaux, un pour le congélateur, l'autre pour vendre. Une petite parcelle de chênes truffiers, la chasse aux escargots, le tonneau de prunes pour distiller un alcool de 60°, délicieux pris en bistouille dans un café bien noir et le petit lopin de vignes qui leurs donnait la boisson de l'année. Vin aigre, mal décanté, mais dont le naturel et la chaleur de l'endroit le faisait passer avec en sus le plaisir que mon hôte avait de me l'offrir. Là,
j'ai appris la valeur des choses. Ces gens qui vivent de peu ne
peuvent comprendre la facilité avec laquelle on traite la nourriture. Un
matin, Monsieur Longou me fit cette remarque en entrant dans la cuisine
: « Vous savez, ce qui n'est plus bon pour l'homme peut encore
l'être pour
les bêtes ». Il avait remarqué que
j'avais, la veille au soir, jeté du
potage que j'avais fait en trop grande quantité sur le compost, car
j'en avais eu marre après trois jours. Comme chez nous, le paysan se lève tôt et dès sept heures du matin, sous mes fenêtres, Monsieur Longou venait crier, « monsieur Jacques, monsieur Jacques » ; alors je me levais même si j'avais peint jusque trois heures du matin et nous déjeunions ensemble. Lui aussi, comme le monsieur de Tarascon, m'a appris beaucoup sur la région. J'ai été avec lui aux champignons des bois, les cèpes, les russules, qui me faisaient des repas gargantuesques. J'ai appris à cuisiner à l'huile d'olive vu qu'au magasin, pas de beurre ni margarine car la chaleur les font rancir trop vite.
Ma cueillette de russules Une curiosité, c'est le marché de Villefranche de Rouergue. Le jeudi, sur la place devant la cathédrale, se tient un marché où ce sont les gens qui viennent vendre les produits de leur jardin, ou leur cueillette de champignons, ou les poules, canards, lapins, vannerie en tout genre. Une dame, sur son étal, vendait des cailles bien dodues : je lui dis « si vous me donnez la recette pour les préparer, je vous en achète ». Ce qui fut dit fut fait et le soir, je dégustais les premières cailles de ma vie. Elles ne furent pas les dernières.
J'avais aussi trouvé, à Saint Géry, une boucherie qui se fournissait à un abattoir local qui débitait des bêtes blessées dans la garrigue. Mes amis, quel goût délicieux avait cette viande, un goût dont ma mémoire se souvenait. C'était après la guerre, quand le commerce a repris et que l'homme n'avait pas encore mis en route sa production intensive. J'y suis retourné dans cette boucherie en 1979, mais c'était fini... Les vaches aux grandes cornes avaient disparu du paysage et étaient remplacées par des blanches et noires comme chez nous. Meilleure production de lait, mais quel coup pour la saveur et le pittoresque du lieu ! Mes journées étaient faites de parcours "découverte" de la région, de m'arrêter pour faire des croquis et quand le coup de foudre était là, j'y retournais le lendemain pour peindre au couteau directement sur le sujet. St-Jean de Laure, m'avait attiré, surtout une vielle maison de guingois, je vous la montre.
. Et le lendemain, la peinture... Je me plaisais beaucoup dans cette maison et son environnement, mais je me sentais bien seul et depuis toujours, je rêvais d'avoir un chien. Or, à Lugagnac, il y avait un élevage de petits pyrénéens. Je suis allé voir et j'ai de suite été conquis par ces chiens si beaux. De la nichée, ce n'est pas moi qui ai choisi, mais du lot, un s'est détaché et est venu près de moi, c'était une petite femelle, nous nous sommes plu directement et l'ai emmenée. Très attachée à son maître et à l'instinct rassembleur même au sein d'une famille. Je l'ai appelée tout naturellement Quercy comme le nom de la région. Comme dessinateur et peintre, j'ai eu le plaisir d'en faire des croquis, un pastel et ensuite de la peindre à l'huile quand elle fut adulte. Quand Quercy voyait que je prenais mon matériel de peinture, elle était survoltée comme le chien de chasse qui voit son maître prendre la gibecière. Elle savait qu'elle m'accompagnait dans la nature
A partir de ce jour, ma vie à changé, j'étais responsable d'un petit être vivant qui attendait de l'affection et moi j'en avais tellement à donner... Cela peut sembler bizarre pour certains, mais devoir penser à ce qu'elle n'ait pas faim, ni soif, ni ne soit en danger sur les routes, cela a changé beaucoup de choses dans mon vécu journalier et elle m'est devenue une compagnie indispensable. J'aurais tant de choses à dire sur ce séjour qui était pour moi une découverte et une assurance nouvelle. Lors de mes autres pérégrinations en Provence, j'étais à l'hôtel et chez moi, je vivais avec mes parents. C'était donc la première fois que je prenais ma vie de tous les jours en mains et que je m'apercevais que j'étais capable, malgré mon handicap, de me débrouiller seul. Et c'est là que je pris la décision qu'au retour en Belgique je chercherais à louer deux pièces pour y passer mes week-end et jours de congés. Nous étions en 1975, j'avais 36 ans et 24 ans de polio !!! Je n'ai jamais beaucoup aimé la solitude. Après quelque temps, j'ai besoin de parler à quelqu'un. C'est ainsi que je papotais avec la préposée de la poste qui tenait en même temps une petite épicerie, une ancienne institutrice d'Esclauzels et une paysanne du coin. Elles étaient très typiques et j'en ai fait un croquis, puis une peinture que j'ai réalisé plus tard au vu de mon croquis et d'une photo, car je ne pouvais pas les transformer en statues de sel pendant des heures. Et les voici « mes voisines » comme j'ai intitulé la toile : à gauche, en tablier noir, l'institutrice, au milieu l'épicière et à droite notre paysanne.
Un des plus beaux villages de France, c'est Saint-Cirq Lapopie. Il se situe sur un promontoire rocheux dominant le Lot, village fortifié aux ruelles étroites et pleines de charmes. Actuellement, il n'est plus accessible aux voitures des touristes ; un grand parking de délestage a été construit au-dessus de village. Mais dans les années septante, j'ai pu y descendre, parfois non sans peine et y parquer. J'y ai réalisé beaucoup de croquis, tout était si beau et paisible en arrière-saison! Je vais vous les faire découvrir.
L'église qui domine tout le village en pente vers le Lot.
« La Gardette » ou maison Rignault.
L'église qui se dresse fièrement au sommet du village.
Saint Cirq est le lieu où se rencontrent les artistes et poètes de la région ; ils ont leur siège et réunions à la Gardette. J'ai eu le plaisir d'aller saluer Angèle Rible-Sembel de l'académie des Belles Lettres du Quercy. Née en juillet 1897, elle écrit depuis sa plus tendre enfance. En 1927 elle publie son premier recueil « Au champ du cour ». En 1974 quand je l'ai rencontrée dans le village de Cremps, je me suis trouvé devant une dame toute menue aux cheveux blancs. Elle avait un regard pétillant de malice et de douceur. Son jardin tout en fleurs était à lui seul un magnifique poème à la nature. Agnès Remble m'a dédicacé son dernier recueil « Sous le ciel du Quercy » qui regroupe les principaux poèmes de ses autres recueils. Ces poèmes sont « des haltes dans ce magnifique pays de rocailles, d'avens de résurgences qui font sa joie et son bonheur ». (Jean Moulinier). Je vous en propose un, dédié à ses enfants et petits-enfants : Médaillon Comme il passe vite le temps ! J'ai déjà soixante dix ans. Si je suis un peu moins agile, Ma santé n'est pas trop fragile, Mes cheveux sont des fils d'argent Et je souris à mes enfants. Je leur raconte mille choses : Du passé je cueille les roses, Je ravive mes souvenirs, A vous, mes rêves, mes loisirs ; Vous êtes ma joie et ma vie, Mon soleil et ma poésie. Mon mari n'en est point jaloux Et nous vous disons : Aimez-vous ! Cremps, le 26 juillet 1967 A Lalbenque, j'ai rendu visite à un pensionné qui fabriquait des cabanes (bories en Provence), sortes d'igloos en pierres que les bergers - pense-t'on - fabriquaient avec les pierres du terrain afin de s'abriter de la pluie. En Quercy, beaucoup de maisons ont leur cabane, elle leur sert de rangement où pour loger la truie et ses petits. Donc, ce monsieur en faisait des réductions avec des pierres d'une carrière de Cahors. Ces petites cabanes trônaient sur les murets à l'entrée des jardins. C'était si original et si typique que jesuis allé lui en acheté une que j'ai ramenée à Tilff. A l'occasion d'un second séjour, il m'en a fabriqué une autre qui a trouvé sa place à Amcômont. Voilà un vrai souvenir ! Plus tard, je me suis inspiré de l'idée pour construire une ferme de la Comté (Vielsam) en schiste et toit en ardoise. Cette ferme faite au cinquantième, j'en ai fait cadeau au musée de l'habitat de Vielsalm.
Ferme de La Comté (Vielsalm) A Esclauzels, tout en haut du village, un vigneron vendait du vin aux touristes. Je me suis rendu à Cahors pour acheter une bonbonne et me suis rendu chez ce monsieur d'une cinquantaine d'années, célibataire vivant avec sa maman de quatre-vingt dix ans. Dans le petit cellier, une série de tonneaux d'un âge certain s'offraient à mon regard et. bientôt à mon palais ! C'était un vin mauve, âpre, épais, manquant d'un bon filtrage mais tellement typique. Je n'ai plus goûté un vin semblable dans ma vie pour la bonne raison qu'un cépage qui le constituait fut interdit par la loi car il avait des propriétés néfastes sur le cerveau en cas d'abus. Je dois dire que ce vin, une fois rentré en Belgique, je l'ai mis en bouteilles et laissé reposer deux à trois ans. Après un dépôt de lie important, s'était formé et le vin en lui-même était délicieux. Je suis retourné le lendemain pour peindre le cellier.
Le vigneron m'a invité à aller saluer sa maman, assise au coin de l'âtre, un tricot à la main. La pièce était remplie de bassines et chaudrons de toutes tailles. Il m'a expliqué qu'avant on conservait les viandes, cochons, moutons et autres dans ces bassines avec de la graisse. Quand deux ans plus tard, je suis retourné pour les saluer, la maison était vide ! Au village, on m'a expliqué qu'un jour, on est venu voler tous ces cuivres, ce qui a précipité le décès de la vielle dame et l'abandon du fils pour l'endroit.
Atre du vigneron Après ce séjour, j'ai passé une semaine dans l'Aude, dans un hameau de cinq maisons achetées par trois frères dont deux avaient épousé deux sours. Ce séjour fera partie d'un chapitre suivant. Je reste donc dans le Quercy où j'ai passé deux semaines, en octobre 1979, à l'occasion de notre tour de noces. Hé oui ! A 40 ans, j'ai fait comme tout le monde. Nous avec effectué un périple de trois bonnes semaines pour montrer à mon épouse les endroits qui avaient enchanté mon célibat. Quelques jours à l'hôtel des Arts à Saint Remy de Provence, deux semaines en gîte de France à la Crozes (Lugagnac), pas loin d'Esclauzels et ensuite, un week-end dans l'Aude à la Frau Basse. Nous sommes remontés par Carcassonne, Limoges, les Châteaux de la Loire, un week-end en Normandie à Epaignes chez des amis de ma femme qui possédaient une maison normande en colombages et toit de chaume. Mais revenons à Lugagnac, plus particulièrement à la Crozes où malgré les « amours », mon premier amour, le dessin, était dans mes bagages. Là, avec le rustique, j'ai mis ma femme à l'épreuve et qui s'en est très bien sortie, je dois vous l'avouer. Le pays, je l'avais déjà dans la peau et j'ai continué le travail commencé auparavant. Je
vais vous montrer, ici, quelques réalisations :
la maison où nous étions, sa bergerie et en-dessous, la
remise avec, à l'horizon, le point
rose qui est le toit du château du
cinéaste français
Louis Male qui a tourné plusieurs de ses films dans la région...
Gouaches et encre de Chine
L'âtre typique du Quercy où nous faisions une flambée le soir (huile sur toile)
Enclos du Lot (huile sur toile)
J'ai peint également de vues de Lugagnac. (Huile sur toile)
La brodeuse à l'horloge Je n'ai guère d'anecdotes à raconte, vu que le mariage m'avait donné une compagne et le besoin d'aller papoter avec l'un et l'autre n'était plus de mise ! J'ai peint mon épouse qui fait du crochet au pied de l'horloge.
III- L'AUDE.
J'ai découvert l'Aude grâce à des amis, les Fontaine. Ils étaient trois frères? dont deux avaient épousé deux sours. Ensemble, ils ont acheté un hameau de cinq maisons groupées, situées à plus où moins deux kilomètres au nord du village de Arques.
Carte du coin. Ce hameau se nomme le Frau Basse. Ils y avaient déjà passé des vacances pour commencer le déblaiement et la restauration et ils m'ont invité à y passer une semaine durant leur séjour. Endroit splendide, sauvage, non loin des Pyrénées et de Andorre. Vers le nord, Limoux et sa fameuse blanquette de Limoux et plus haut, la vieille ville de Carcassonne avec ses trois remparts avant d'entrer dans la ville. Cette semaine s'est passée très vite, entouré que j'étais par des amis et leurs enfants, mais j'ai quand même immortalisé l'endroit pour en garder le souvenir et satisfaire ma passion !
Le hameau de la Frau Basse.
Le peintre au travail.
Maison de Benoît et Bernadette. (Huile-gouache)
La fendue (gouache)
Vue de chez Benoît vers la ruelle et la Haute.
Atre de la Verte, crayon et huile. Comme je l'ai dit plus haut, j'y ai passé, deux ans plus tard, un week-end avec ma femme et ce fut là, le dernier séjour que j'effectuai dans le sud de la France. En 1978, j'ai acheté une maison en Ardenne, plus précisément à Lierneux, au petit hameau d'Amcômont où j'ai dû effectuer de grandes transformations tout en gardant le cachet extérieur.
Voici ma maison sous la neige. (Huile sur toile 1985) Entre mes séjours dans le sud, je suis souvent allé en Alsace où je me suis fait des amis que je rencontre toujours actuellement. J'ai fait beaucoup de dessins et toiles et j'ai même exposé à Kaysersberg, mais ceci est une autre histoire, que je vous conterai plus tard. Ecrit à Amcômont en Octobre 2006. Jacques QUOIDBACH
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